L’homme inclina la tête.
—Que Dieu vous bénisse.
Il disparut dans le brouillard avec les enfants serrés contre sa poitrine, et Jeanne referma la porte, essayant de se convaincre qu’elle avait fait assez.
Elle servit le café tiède qui restait dans la casserole et s’assit à la table en bois où elle avait tant de fois vu ses parents parler de récoltes, de pluie et de dettes. La maison était trop silencieuse, comme toujours depuis leur décès.
Elle regarda par la fenêtre, en direction de la grange.
Le vent sifflait entre les planches.
Elle pensa aux bébés.
Elle pensa à leurs petites mains, à leurs joues froides, à la manière dont l’homme les protégeait de son propre corps.
Elle tenta de dormir. En vain.
Elle se tourna et se retourna dans ses draps, imaginant les enfants étendus sur la paille humide tandis que la nuit devenait de plus en plus glaciale. Finalement, avec un soupir d’exaspération contre elle-même, elle enfila son châle, prit la lampe et sortit.
La grange sentait le foin et la terre.
L’homme était assis par terre, les jumeaux sur les genoux, les couvrant de son manteau usé. Lorsqu’il la vit entrer, il se redressa immédiatement.
—Madame…
—Levez-vous —dit Jeanne, avec une fermeté qui masquait à peine sa compassion—. Amenez les enfants à la maison. Il fait trop froid ici. Je ne dormirai pas en sachant que deux créatures se gèlent dans ma grange.
Les yeux de l’homme se remplirent de larmes. Il voulut répondre, mais se contenta d’acquiescer.
Quelques minutes plus tard, la chaleur du foyer les enveloppa. Jeanne prépara un lit improvisé dans le salon, avec des couvertures propres et de vieilles oreillers. L’homme coucha les enfants avec un soin respectueux, comme si le monde entier dépendait de ce geste.
Avant de fermer la porte de leur chambre, Jeanne regarda une dernière fois.
Les trois étaient enfin en paix.
Et cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, elle parvint elle aussi à dormir sans sentir la maison si vide.
Au matin, l’odeur du café réveilla l’étranger.
Les jumeaux dormaient encore, blottis sous les couvertures. Il se leva prudemment et entra dans la cuisine où Jeanne remuait une casserole de bouillie au feu. La lumière du matin dorait le profil de son visage sévère et ses mains rugueuses.
—Bonjour —dit-il, gêné—. Pardonnez-moi pour tout.
—Asseyez-vous —répondit-elle, lui servant une assiette de bouillie et un morceau de pain—. Vous devez avoir faim.
L’homme mangea comme quelqu’un qui n’avait pas goûté quelque chose de chaud depuis des jours. Jeanne l’observa en silence avant de demander :
—Comment vous appelez-vous ?
—Louis Martin. Et eux sont Julien et Hugo. Ils ont eu six mois récemment.
Jeanne acquiesça.
—Et leur mère ?
Louis baissa les yeux.
—Elle est morte il y a trois mois. En couches.
La cuisine resta silencieuse.
—Je suis désolée —murmura Jeanne.
Louis avala sa salive.
—Nous vivions plus au sud. Après son départ… je ne pouvais plus rester. Tout me rappelait sa présence. J’ai pris mes enfants et je suis parti chercher du travail. N’importe quoi. N’importe où.
Jeanne le regarda longuement. Elle savait reconnaître ceux qui continuaient de respirer par simple obligation.
Elle regarda par la fenêtre : les clôtures tombées, le potager à moitié sec, l’enclos à réparer. Depuis que son père était mort deux ans plus tôt et sa mère six mois après, elle essayait de gérer la ferme seule. Mais la terre, le bétail et les journées étaient trop pour une seule personne, et encore plus pour une femme à une époque où tous la regardaient avec un mélange de pitié et de moquerie.
—Savez-vous travailler la terre ? —demanda-t-elle enfin—. Poser des clôtures, soigner les animaux, semer ?
Louis leva les yeux.
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